Chroniques égocentriques d'un jeune homme sans histoires

Chroniques égocentriques d'un jeune homme sans histoires.

15 mai 2009

Sweet Nothing

banana

<p><p><p>Document sans nom</p></p></p>        

Le poste de douane de Ranong flotte sur les eaux boueuses de l'estuaire de Kowthoung, sous l'ombre tranquille d'un grand bouddha doré.
Un type en costume vert, un mec en uniforme. Dans sa main gauche mon passeport, dans sa main droite le vide qu'il tripote nerveusement entre ses doigts. "Nodhing do declar ?" il demande. Je hausse les épaules. "Pas grand chose. Quelques trucs. Des kilos de coke, des montagnes d'herbe, des cascades de Valium, déluges de Xanax , de tranquillisant vétérinaire dilués a la vodka, la tequila, le white spirit. Des alcools forts quoi. Des centaines de gigas de pop mielleuse, de tubes melo-dépressifs, des heures de Velvet, de Cat frelatés.
Des tentatives de suicide mon douanier, des sabordages, des déversements de larmes tristes, des chutes en avant, yeux ouverts, rire aux lèvres. Enfin rien tu vois, presque rien. L'équipement réglementaire du jeune occidental tourmenté. Des détails, tu comprends ? Non ? Tu parles pas français ? Ah bah nothing alors. Nothing, ou si peu. Je suis amoureux; ça compte comme un truc ? D'ailleurs du coup j'y pense, si t'avais un sac pour que je mette ma coke, ma vodka, mes sourires tristes, deux litres  de white spirit. Un genre de doggy bag, que j'te fasse un pack, une déprime en kit que tu fileras a des mômes qu'en on pas.
Hein ? Dans mes poches ? Tu m'agaces mon douanier. Mes poches elles sont vides, l'essentiel maintenant je le garde dans ma poitrine. Ouais, là. T'entends ? Ca cogne ? Ça cognait plus avant. Enfin si tu veux j'ai quatre cents bahts, des M&Ms si t'aimes et mon Nokia qui sonne, ma fiancée qui me cherche. Hein ? Ouais voilà, nothing, rien et laisse-moi, je file. Je rentre. On m'attend et mon amoureuse elle est genre trop jolie pour qu'on la laisse attendre. Tiens mate l'écran de mon Touch. Non c'est pas une pub Banana Moon, c'est ma femme sur mon île. Bah non, mais pleure pas mon douanier, te déprime pas, t'en trouvera une, peut être pas une pareil, mais une bien quand même j'suis sur. Console-toi mon douanier, un soldat du roi qui pleure, ça fait désordre. Sèche tes larmes, mouche ton nez et, si ça pique et que ça te passe pas, plonge une main dans le doggy bag, pioche dans mon Happy Meal, c'est plein de surprises, je te les laisse. Profite, abuse, fait toi plaisir. Moi ça va, je suis bien, je suis a deux, j'ai besoin de rien. Hein ? Ouais, rien, nothing. Sweet nothing."

   

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20 avril 2009

Paint In Black

songkran

 

J'ai chargé mon fusil, réajusté mon short, rallumé ma cigarette et aligné le premier type devant moi, un tir droit, en pleine tête dans l'oeil gauche. Le mec a vacillé, ris et c'est écrasé sur une vague, un truc a exploser, l'île tout entière hurlée à l'unisson. J'ai collé ma crosse contre mon épaule, mon oeil dans le viseur, c'était enfin la guerre.
La plage prise sous la lumière des fusées éclairantes, sous les accords distendus de crissements électroniques, c'est le DJ qui scratch avant de s'écrouler, tête sur le vinyle, touché en plein torse par un gamin de huit ans, t-shirt Harry Potter, fusil a double canon, double gâchette, chargeur de neuf litres, cris de victoire et les parents qui disputent un peu "tire pas sur le monsieur, tu vois bien qu'il travaille". Les parents je les descends, le môme je l'allume. Pas de prisonnier, pas d'orphelin. Le barman j'attends qu'il ait fini de mélanger Samsong, Diet Coke et Red Bull et de lui avoir tendu deux cents bahts pour lui envoyer une rafale dans l'estomac.
Au coeur de la foule ça attaque a la grenade, ça fragmente, ça bombarde, ça antipersonnel et aligne les dommages collatéraux. Vieux, jeune, souriant ou pas, tout le monde y  passe et les tirs s'intensifient et le volume de la musique augmente. Moi je me planque, j'ai fait un trou dans le sable.
Deux gros ventilateurs soufflent vers la foule, crachent vers la mer, le bruit des pales, l'écho saccadé des moteurs comme les rotors des Huey, je fixe le ciel, cherche l'ombre des premiers hélicos, les renforts, les premières rotations de sulfateuses, les premières notes de La Chevaucher Des Valkyries.
À ma droite, un groupe d'Anglaise s'affale dans une série de mouvements mous, touché par une esquade de tireur thaï embusquée. À ma gauche un type a callé son menton sur le canon de son fusil, doigts sur la gâchette il hurle vers l'horizon. Les corps s'empilent, les blessés se multiplient, les rescapés s'éparpillent, l'ennemi avance et le bar ne désemplit pas. La fête a bien pris.
Le réseau radio est saturé, la réception mauvaise, je hurle dans mon téléphone "Bravo tango 67 à base ! Envoyez renfort a l'ouest de la plage ! Embuscade jaune ! Je répète embuscade jaune ! Bravo tango 67 à base. Base ? base ?". Un cliquetis inaudible, une voix inconnue qui me dit "mais qu'est-ce que tu racontes Gaspard ? Putain, mais t'es bourré !" Plus de signal, interférences, j'abandonne mon portable et me tourne vers les lignes ennemies. Le Dj a dû changer de disque, de style, et c'est la montée de batterie de Paint In Black que j'ai dans les oreilles quand je sors de mon trou, quand je fais le compte de mes munitions et que je me tourne vers le corps allongé a coté de moi. "les vrais héros, ça ne revient pas, les vraies médailles on les cloue au cercueil, on les dépose dans les mains des veuves. Il est l'heure de mourir mon frère". Face a moi une masse noire, trois milles soldats, deux milles fusils, et l'ombre des palmiers, les premiers mètres de route, le point d'évacuation que je n'atteindrais pas. Aucune chance. Je tire sur ma Marlboro, crache un nuage de fumée bleue et commence à courir.
J'en descends dix, j'en abats trente, en désintègre cent avant de tomber à mon tour, avant de lâcher mon arme, de poser un genou à terre, de renoncer. Une balle dans l'épaule, dans le ventre, dans le cœur à bout portant. Les bras morts, les yeux vers les étoiles et sur mon visage trempé un cri silencieux qui s'étouffe dans le sable quand je tombe en avant. "Medic !".
On me transporte, on mon rassure, on me sèche, j'ai les yeux ouverts, je suis sur mes pieds, mais le monde tourne et une voix me dit, "t'es chiant a te mettre dans des états pareils", l'infirmière est grotesque, elle ressemble a un pote a moi mais en moins net. Autour de son cou pend un pistolet à eau. Autour de nous, tout le monde a un pistolet à eau. J'éclate de rire, je me casse la gueule, sous une pancarte, sous une série de grandes lettres noires "Joyeux Songkran" et a l'infirmière qui me demande ce qu'il y a de drôle je réponds :  "Rien. Je marche dans la vallée des ombres de la mort. Je suis vivant. Et je n'ai pas peur."

   

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24 décembre 2008

Travel Moments #001

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24 octobre 2008

Cricket #1

khao2

       

  Je lâche trois cents baht au taxi et longe le trottoir étroit sous les appels incessants des premiers rabatteurs. Ping Pong Show ? Good Massage ? Want a girl ? Want a boy ? Hey man, grab a beer ? First time thailand ? Ping pong show ? En passant entre les groupes de Tuk Tuk rassemblés devant la façade du Burger King, je rajuste mon sac et m'engage dans la fourmilière.

  Un feu d'artifice d'enseignes lumineuses, des dizaines de bars, des milliers de silhouettes, fumée de grillade, odeur de sueur, montagne de poubelles éventrées par de grands chiens jaunes faméliques. Piercing pas clean, tatouage pas cher, flic corrompu, faux papiers, faux vêtements et vraies gueules de bois. Khao San Road, une longue plaie lumineuse dans le cœur de Bangkok, l'alcôve interlope de la cité des anges. La case départ autant que la case prison.

  Des basses d'Asian Dub au rez de chaussée d'une guest house sans prétention. Une série de tables et de chaises en bambou, un écran qui joue en mute une copie floue de Tropic Thunder. J'attrape une chaise, je pose mes sacs que je coince sous mes pieds, je prends le menu et me plonge dans l'éclat hypnotique du tube cathodique en attendant que la serveuse dérive dans ma zone. De l'autre côté de la rue un groupe de bovidés britanniques patiente en gloussant à un stand de tresse africaine, un grand Thaï leur tripote les cheveux en leur touchant les cuisses. Il a le sourire aigu, les mains qui glissent. Le soleil tombe, les hôtels et les taxis crachent les touristes par grappes, sous un ciel d'hémoglobine.

  Je me retourne vers la serveuse au moment où un type  s'installe en face de moi. Un genre de rasta blond à la peau très blanche, aux yeux très bleus. Une cascade de dread lui coule jusqu'au milieu du dos, une masse compacte qui sent le gras. Il pose sur la table une Tiger encore pleine, des gouttes de condensation s'écrasent sur ses doigts sales. Il sourit sur une dentition incomplète.
  — Thaï-pt'ain-d'land mec ! Thaï-pt'ain-d'land mon pote !
Je fronce les sourcils, hoche la tête un peu. Le rasta colle sa bière à ses lèvres, se casse en arrière, en descend la moitié et continue. Thaï-pt'ain-d'land.
  — C'est trop d'vie mon frèr', trop d'monde, trop d'bruit. C'est l'coeur mon ami.
Les filles, l'alcool, le sexe, les drogues. Les drogues si t'aime.
Il me tend sa bouteille, je décline en avançant la paume, il finit le reste et se dresse sur sa chaise en se tournant vers la serveuse.
  — Hey ! Nam bordel d'merde, Nam putain d'beautée ? Tu vois ou pas ? Nam tu vois ou pas ? J'meure de soif, j'meure de soif mon ami et moi. -Il se tourne vers moi- T'bois quoi ? T'es genre quoi ? Une bière comme entre frères ?
Je dit small water, ça le fait marrer mais il commande quand même et je pense que c'est un habitué parce que en moins d'une minute les deux bouteilles sont devant nous. Le rasta jette un œil à mes sacs.
  — Tu backpack mon ami ? Une vrai tortue mon ami ? Thaï-pt'ain-d'land, t'es bien loin d'chez toi, Thaï-pt'ain-d'land c'est l'début du voyage, l'début de l'histoire. Profite mon frère, profite de ton aventure dans les terres carnivor'.
Il pose sa main sur la mienne, je tente de l'éviter dans un mouvement de recul mais il me tient. Il a des ongles noirs au bout de doigts très fins, il s'approche et me parle de près, la bouche à quelques centimètres de mon visage.
  — Les terres carnivor', elles t'bouffent, si tu te méfies pas backpacker, elles t'bouffent.
Il me lâche et s'affale contre le dossier de sa chaise. Il porte une chemise à carreaux, un truc en flanelle un peu crade, un genre de cliché grunge. De la poche il sort une boite à tabac, prise sur son pouce et crache un truc brun sur le bitume.
  — Bien loin d'chez toi la tortue.
Il marmonne plus qu'il ne parle, il continue de remuer les lèvres sans que je ne puisse comprendre un mot de ce qui en sort. Autour de nous la nuit est tombée, la rue s'est remplie. Un groupe de travestis marche en direction de la Gulliver's Tavern, attrapant au passage le bras de jeunes mecs surpris, love you too much ! Love you long time ! Des clichés vieux comme le Vietnam. En face de moi, mon nouvel ami continue de parler, pris dans le spectacle, j'en loupe la moitié.
  — ...oin d'un r'montant, b'soin de t'nir, Thaï-pt'ain-d'land au nom de Jah ! Tu bois quequ' chose ?
Je m'amuse du jeu des touristes. Singer les plus pauvres c'est la règle sur Khao San. On traîne des pieds nus, frottant sur le sol les bords déchirés de fisherman's pant délavés.
  — ...ébut dl'a route, qu'est-ce qu'tu bois ?
On fait la queue pour des billets de train, de bateau. Les îles, la plage, l'aventure balisée. Le danger là où on ne l'attend pas, à cent quarante dans des boîtes de tôle surchargées. Des souvenirs pour trois cents bath, des cicatrices pour pas cher. Une longue ligne brune sur une jambe, un tache blanche sur un bras, le local tatoo pour pas un rond. Je me tourne vers mon interlocuteur.
  — A Paris je bois plus.
  — Bien loin d'Paris mon frère.
Des pétards explosent au pied d'une échoppe, un nuage de fumée bleue monte entre la lumière vacillante des néons, se perd dans le ciel orange, dans les échos de la musique, les premiers soupirs de la nuit.
  — Une vodka red bull ?
Le rasta sourit, fait un signe à la serveuse.
  — C'est l'début backpacker, l'premier round d'cette long' nuit.
Le verre atterrit dans ma main, rempli de liquide jaune sucré, j'en prends une gorgée, le repose et sourit.
  — Thaï-pt'ain-d'land ?
  — Thaï-pt'ain-d'land !
Je hoche la tête, quelqu'un crie dans le noir et la rue s'enflamme autant qu'elle prend vie sous le feu des enseignes comme les étendards multicolores d'une armée immobile.

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20 septembre 2008

Nirvana

obs

La réunion de mes amis d'il y a onze ans c'était une table pour cinq dans
un (mauvais) restaurant italien du Forum des Halles, une bouteille de vin
pour trois et une vodka pour moi.

On a beaucoup ri, je n'ai pas trop bu, on attendra peut-être pas dix ans pour
tous se revoir.

J'ai fait une partie du chemin du retour à pied, dans les rues glacées de ma
ville qui n'est plus chez moi, mort de froid mais mort de rire.
En fait on guérit de tout, des cœurs brisés comme des très jolies rousses.

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09 septembre 2008

Snuff

couvblog

"C’est comme un jeu. Un duel. On vit trop, on se drogue trop,
on tabasse trop, on baise trop. On s’étouffe, on s’essouffle et
on continue. Pied au plancher on vise la falaise. C’est la nouvelle
fureur de vivre sauf que sur nos voitures on as verrouillé les
portières. On n’a pas peur de tomber, on est déjà tombé, on attend
juste de toucher le sol."

Voilà, c'est en ligne, voilà ça existe.

Entre le projet de film amateur, le passage par les mains d'un producteur, mes nombreuses
réécritures, il aura fallu cinq ou six ans pour finalement voir cette histoire exister.
Cinq ans d'hibernation dans des fonds de tiroir, d'exhumation de copies poussiéreuses
et un peu de travail aussi parfois.
Pendant toutes ces années, je ne me suis jamais demandé si ça valait la peine d'y consacrer
tant de temps, j'avais juste une histoire dont je voulais me séparer.

En m'y replongeant maintenant, j'ai l'impression de parcourir le roman d'un autre.

Ce livre c'est mes vingt ans, mes dernières colères d'adolescent et les rues parisiennes
de quand j'étais encore parisien. Cent pages pour mettre le cinéma, les belles filles dont
on arrache les vêtements, Velvet Underground , les larmes, les lignes de coke et les flaques
de sperme taché de sang.
Finalement c'est un mélange très commercial mais qui n'a rien à vendre.

C'est loin d'être parfait. C'est plein de maladresses et encore un peu lourd de mes premières
inspirations littéraires. Mon premier roman, il est juste assez bien pour qu'il me soit facile
de faire en sorte que le prochain soit beaucoup mieux.

En attendant je vous le laisse. Lisez-le si ça vous dit. Peut m'importe que vous l'aimiez ou non,
j'espère juste qu'il ne vous laissera pas indifférent.

Et comme je finis ce post je respire. J'ai enfin mis Antoine, Vincent, Snuff et la caméra
derrière moi.

Snuff est disponible en version pdf libre ou en édition papier.
Toutes les informations et les liens sont sur le site : snuff-livre.com

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03 septembre 2008

En attendant Gustav

gustav

On attendait Gustav. Une ligne noire sur l’horizon, des rouleaux d’écume sur le sable jaune.
La mer, toujours turquoise.
On a fermé les fenêtres, verouillé les portes, rangé les papiers, l’argent, ce qui craignait l’eau,
le vent, tout ce qu’on serait content de retrouver intact quand la tempête serait passée.

Quand on a eu fini de vider, de mettre en hauteur, quand on a été prêts, on s’est assis en ligne,
côte à côte, face à la mer et l’attente a commencé.
Au fond, on avait tous envie de voir ce que ça pouvait donner la gran tourmenta
, le monde qui
s’envole, notre hôtel sous les eaux. Moi, je fixais les touristes de l’oncle Sam, à leur fenêtre,
sur leur balcon, contemplant un problème que leurs dollars ne pouvaient pas régler. Une semaine
de vacances, deux, tout un programme noyé. J’avais envie que Gustav prenne son temps et que
ces rois du monde, pleins de désespoir se mettent à sacrifier leurs billets, leurs fierté et leurs
vierges à l’océan.
Surtout j’attendais les vierges. Pour l’esthétisme.

Avec l’attente est venu l’ennui. L’ennui imperceptible mais pire que le mauvais temps. D’abord
c’est les filles qui ce sont disputées pour un garcon qui n’était pas moi, pour une bêtise,
ce n’était pas moi. Benjamin tournait en rond. C’etait mon dernier jour de boulot. Pour rire Mike
m’as bousculé. J’ai dû dire Don’t do it again
, mais sans rire. Il a recommencé, alors je l’ai
frappé, droit, sous l’oeil. Une frappe de boxeur
a dit Vince. J’ai frappé Mike, mon colocataire,
fort, à m’en faire mal au poing, à le faire saigner. C'était con. Il est tombé sur le dos. Ca m’a fait
du bien, sur le coup.
Je n’ai pas supporté les regards. Je n’ai pas fini ma dernière journee, j’ai pris mon sac, je suis parti.

Sans argent, j’ai dû marcher, sur mes semelles en plastique, sur le bas-côté, sous le soleil
blombé. Face au trafic, pour voir les voitures arriver. Chevrolet, Ford, de gros camions chromés,
comme dans un film
j’ai pensé. J’ai suivi la route, lentement. Il faisait épouvantablement chaud,
le Mexique est un pays brûlant. Une demi-heure, trente sept degrés, la peau sèche, déshydratée,
j’ai commencé à monologuer Agua, agua, quelques pas sur la ligne jaune et puis encore, à voix
haute, Agua, agua
. Pas de boutique, pas d’Oxxo
.
Sur les autoroutes du monde entier, il n’y a rien d’autre que des chauffeurs qui ne s’arrêtent pas.

Je suis trop vieux pour voir des formes dans le ciel. Je vois des masses blanche et n’y recconais
que l’évidence plate du phénomène climatique. Les nuages.
Quand même après deux heures, le nez en l’air, Lonely Soul
d’Unkle dans la tête, sûr de mourir,
j’ai eu un reflexe humain, j’ai pensé à Dieu. Sans rien de concret, simplement déçu de ne pas
y croire. Je me suis demandé si lui croyait en moi mais ça m’as paru difficille vu que, bien sûr,
il n’existait pas.
Sur la question religieuse, j’ai conclu rapidement. Je m’en foutais, j’avais soif. Agua, agua,

le ciel est devenu noir. Agua, agua,
un coup de tonnerre. Je me suis arrêté. J’ai levé la tête. 
Dieu ?
Mais c’était pas Dieu, c’était Gustav.

Sous les tropiques,  il n’y a pas de début de pluie, de premières gouttes. Si proche de
l’équateur, il n’y a pas de goutte, juste une tonne d’eau qui rejoint la terre dans un torrent
vertical. Un instant, j’étais trempé, les yeux et la bouche remplis de pluie tiède, et même tiède,
j’ai vite eu froid. Des kilomètres de route ont fondu dans le brouillard gris, la Riveria Maya

disparu derrière un mur aquatique, le vacarne urbain étouffé sous le bruit sec du tonnerre,
le sifflement du vent.

Mécaniquement, sans alternative raisonnable, je me suis remis à marcher, trébuchant dans
les flaques longeant la route invisible. Plus de Ford, plus de Chevrolet. Des rangées de phares,
de lumières flottantes et le souffle violent des camions m’écartant de la chaussée. Le sol était
glissant. J’ai retiré mes chaussures, les ai gardées à la main sur une dizaine de mètres puis
jetées. J’étais sûr d’être encore loin, il m’a semblé plus logique de marcher pieds nus.
Sans trop savoir pourquoi, j’ai aussi pensé que, comme ça, j’irais plus vite si je devais courir.

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29 août 2008

Jellyfish

jelly

Julie, elle est stupide, elle trouve ça bien que j'aie arreté l'alcool. Mon nez qui
siffle ça l'inquiète pas, de toute façon, comme moi elle a un rhume chronique.
Elle me dit qu'elle avait une autre idee du Mexique, elle voyait ça plus mexicain,
elle dit Mais où sont les sombreros ? Et moi qui réponds Dans ton cul ça la fait
pas rire.

Je ne bois plus donc ; elle, elle boit pour deux. C'est mon état de santé
qui l'inquiète, le sien elle s'en fout. Après chaque tequilla, elle retombe dans
son pouf mauve en écartant les cuisses, en ouvrant sa jupe courte mais la
configuration lumineuse de l'établissement m'empêche de voir sa chatte.
De toute facon, au jellyfish l'alcool est dégueulasse. C'est bon quand même
parce que c'est pas cher
, elle dit, et elle commande dix shot de plus, un demi
kilo de sel, cent cinquante citron, Pour offrir. Benjamin ne dit rien, Regis non
plus, ils dorment. C'est faute d'amis brillants que je traîne avec des gens trop cons.
Je me rassure.

Finalement, je la prends par l'épaule Je vais rentrer, je lui dis.
Elle regarde sa montre, elle hoche la tête, elle propose un taxi. Non à Paris,
je vais rentrer à Paris.
Elle me dit que je suis con, elle me demande pourquoi.
Je voudrais pas mourir ici. Elle me regarde, moi, mon nez qui coule, mes dents
qui grincent. Un instant, je crois qu'elle va m'embrasser mais elle se barre.

On m'apporte la note, j'explique que je ne bois pas. Le serveur me sourit
Va falloir payer quand même.
Là, je comprends, le Mexique en fait c'est ça,
tu paies même si tu bois pas.

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28 juin 2008

Beached

plane

"You hope, and you dream but you never believe that
something is going to happen for you, not like it does
in the movies, and when it actually does, you expect to
feel different, more visirale, more real.
I was waiting for it to hit me."

C'est sans doute la perspective de mon passage à Paris qui m'a donné envie d'écouter

Heroin. Ca faisait longtemps que je n'avais pas mis de musique, ça faisait longtemps

que je n'avais rien écrit. Je n'ai pas trouvé de fond musical en adéquation avec le décor

ambiant. A ces paysages de carte postale je n'associe que le silence entre deux vagues.

Sans musique je n'écris pas. Mes élucubrations nombrilistes nécessitent une bande originale.

Ce soir, j'aurai quelques mains à serrer, je dirai "santé" dans cinq ou six langues différentes

mais dans la vodka je n'aurai que la fatigue à noyer. L'avion mis à part, dans ce départ, rien

ne me fait peur.

On a parfois quand on voyage une nostalgie des pays que l'on laisse derrière soi, l'impression

de les quitter sans tout avoir saisi, l'idée qu'il restait des choses à voir. Aux Maldives on a vite

tout compris.

J'ai eu la sensation en arrivant ici de plonger dans une carte postale, de traverser une couche

de papier glacé pour atterrir dans un pays en pause. Des paysages à la perfection ennuyeuse,

des sourires figés, un bonheur constant. Un univers où rien ne se passe, où rien ne bouge. Du

sable et une mer bleu turquoise, un soleil écrasant et le va et vient des silhouettes touristiques

de passage au paradis. Voyages de noces, couples en retraite.

Sur mon île, les enfants sont interdits, c'est paraît-il la condition sine qua non d’une détente

absolue. C'est pour laisser le temps aux jeunes mariés de rêver encore un peu, loin des

réalités de la suite de leur histoire.

On a mis de côté la tristesse et le bruit, on a fait du sourire une religion au nom du dollar

occidental, on dit que tout va bien, on y croit même. Rien n'est moche, tout va bien, quoi

qu'il arrive tout va bien, tout le monde passera de bonnes vacances.

Les Maldives c'est un bonheur light, la perfection sous édulcorant, c'est le repos de l'esprit

jusqu'à l'abrutissement complet. Et quand je cite Orwell, quand je parle de Brazil, personne

ne comprend. Dans l'utopie il n'y a pas de place pour la remise en question.

Sans doute que pour des vacances c'est parfait. Pour quelques jours ça paraît bien. Tout est

très beau et le beau, à petites doses, c'est parfait.

Pour citer une jeune fille que j'aime bien mais dont je réprouve les goûts en matière d'hommes

(sans oublier de m'inclure dans le lot) :

"les Maldives sont un pays vide et rempli de belles choses.... il ne s'y passe rien..."

Partir était nécessaire.

J'ai seize mille kilomètres à faire, ce qui représente une bonne dizaine de plateaux-repas,

de jolis cernes et quelques crampes. C'est le prix à payer pour rejoindre le Mexique, pour

échanger mes vodkas orange, mes long island ice tea contre des poignées de sel, des quarts

de citron et des verres glacés remplis de tequila white qu'on boit pour l'ivresse en sacrifiant

le goût. Je vole vers Cancun. Ca fait sourire mes amis masculins, on me dit que j'y baiserai

beaucoup. J'en doute, j'ai bien peur que mon dégoût prononcé pour les imperfections pratiques

du corps humain m'en empêche. A défaut, j'aimerais m'y amuser beaucoup.

Je continue mon trajet, sans but, je voyage en dérive. Comme tous ceux de ma génération,

j'ai cette impression d'être né trop tard, que tout est déjà fait, j'évolue avec cet ennui classique

de l'enfant trop gâté. Alors j'attends, sur les routes, qu'il se passe quelque chose ou, qu'à force

de marcher, dans mes trajets, se dessine une histoire. J'essaie de vivre avant d'avoir vécu et

comme le temps passe très vite je prends beaucoup d'avance.

Maj : Un peu de retard dans l'envoi de ce texte, je suis au Mexique depuis une semaine.

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11 mai 2008

Sur les terres du "jamais jamais" #2

nanne

Hier, j'ai eu une petite altercation avec le nouvel homme de la vie de l'ex femme de ma vie.
Je l'ai croisé et je n'ai pas eu l'impression qu'il était content de me voir. C'est à dire que
je n'aurais peut être pas dû venir sur son île, c'est à dire que je n'ai pas vraiment eu le choix.
Hier, c'était soirée corporate, et il y avait un buffet. L'entreprise a l'américaine et sa grande
famille je m'en serais passé mais il était impensable que je me prive de nourriture gratuite.
Notre île à nous, elle est pas trop équipée soirée corporate, c'est surtout au niveau de la taille
que ça ne va pas. Pour tout rassemblement de plus de quatre personnes, on vient à manquer
de chaises et d'espace, du coup on s'installe chez les autres. Hier, on était une dizaine
et j'ai cru un moment que ce serait amusant, essentiellement parce que sur le bateau Yasu
avait dit "ça va être amusant". Je suis un garçon naïf.

Le début de la soirée a consisté à tout goûter, à tenter des mélanges. Le kiwi se marie très
bien au homard qui, lui, supporte mal l'ajout de crème anglaise. J'avais très faim, j'ai tout mangé
très vite, j'avais déjà le bar dans l'œil.
Au troisième service, Rifshan a dit "je vais être malade". On l'a laissé seul à table.

C'est entre le restaurant et ma première vodka que l'ai croisée. Comme elle me dépassait,
j'ai arrêté de marcher, je l'ai regardé passer. Je n'ai pas vu son visage mais j'ai reconnu
la courbure de son dos, les boucles de ses cheveux et le sourire qu'elle transporte. Comme
elle s'éloignait, j'ai dit son nom. Je lui ai souri, elle n'a pas bougé, le temps ne s’est pas mis
en pause et l'instant est passé. Mon remplaçant a rempli mon champ de vision.

Mon remplaçant, il porte de grandes lunettes, mon remplaçant il se fâche tout rouge et il
transpire beaucoup, mon remplaçant il pense que de lever le menton ça le rend plus grand.
Quand je parle de mon remplaçant, j'ai du mal a être objectif.
Il était très mécontent et je n’étais pas enchanté. On n’a pas eu la politesse de se serrer la main,
on n’a pas non plus eu le temps de se casser la gueule. On m’a pris, on m’a mis sur une chaise,
on m’a beaucoup dit "ça va ?" et j'ai beaucoup répondu "oui".

Un paquet de Menthol traînait sur la table et une vodka dans mes mains, j'ai trouvé qu'il était
temps de commencer à fumer, de me mettre à boire.
Mon remplaçant n'avait pas envie de me laisser tranquille, il parlait en agitant les mains,
et j'avais de plus en plus envie de lui présenter mes poings. Mon remplaçant, c'est un peu le
voleur de la femme de ma vie. C'est à dire que je l'avais laissée à l'abandon mais lui il me l'a prise.
Il a continué de parler, je me suis levé, j'ai fait le tour de ce qui pourrait le blesser et je le lui
ai dit, j'ai soufflé la fumée de ma cigarette sur ses lunettes, ça a embué ses carreaux,  il a dit
"ah ouais ?", j'ai dit "parfaitement" et je me suis tiré. Bien sûr, je suis un petit con, bien sûr, je
suis un sale mec, que tout me préserve de devenir un type bien, à trop devenir parfait on risque
de devenir chiant.

Autour de l'embarcadère, des gros poisson bleus à dos plat s'agglutinaient dans les flaques
halogènes des lumières électriques. Tout autour, il faisait nuit et dans un sourire elle m'a dit
"Pardonne mon humeur et tout le reste. Excuse aussi le temps qui passe, qu'est-ce qui ne
change pas ?", j'ai haussé les épaules et on n’a pas eu le courage de laisser s'installer le silence.
On a beaucoup parlé. Elle m’a raconté les fonds de l'eau, j'ai décrit mon île. Elle m'a raccompagné
au bar, on s’est pris dans les bras. J'ai dit "prends soin de toi", elle est partie.
Je n'ai pas couru pour la rattraper.

Ensuite j'ai beaucoup bu, ensuite je me suis caché dans la fumée de la piste de danse, j'en ai
aspiré de grandes bouffées qui m'ont fait tousser. A ma cinquième vodka, je me suis assis et j'ai
regardé les corps bouger, le dj a mis Love generation de Bob Sinclar, ça m'a rappelé une soirée
à Koh Tao. Je l'avais ramenée à moto, elle avait trop bu et dans mon dos elle disait des bêtises.
Elle me faisait rire.

Yasu m'a invité à rejoindre la chenille. Tout le monde était bien content d'être là. J'avais les yeux
vides mais comme tout le monde j'ai levé les bras, comme tout le monde j'ai crié. Une soirée de
plus au pays du "jamais jamais". Comme tout le monde, je me suis consolé en me disant
"C'est comme ça".

De retour sur mon île, avant de m'écrouler sur mon lit, je lui ai écrit un mail, juste une ligne :
"J'excuse assez facilement ton humeur, moins le temps qui passe".

Posté par gaspard_w à 18:04 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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